Pourquoi le revival de Twin Peaks n’est pas vraiment une série

Le retour de Twin Peaks, attendu au tournant, nous a déstabilisés tout au long de ses 18 épisodes.


Le retour de Twin Peaks, attendu au tournant, nous a déstabilisés tout au long de ses 18 épisodes. Cette nouvelle œuvre télévisuelle lorgne malheureusement un peu plus vers l’expérience cinématographique que vers la fiction sérielle.

© Showtime

Il est conseillé d’être à jour sur la série avant de poursuivre la lecture de cet article.

Alors qu’en 1990 l’arrivée de la série de David Lynch et Mark Frost sonnait comme une révolution sur le grand network ABC, le retour de Twin Peaks cette année laisse un petit goût amer. Très attendu par les sériephiles et les fans du travail de Lynch, ce revival débarque un peu plus de 25 ans après la fin de la saison 2, comme l’avait prédit Laura Palmer. Force est de constater que le charme des premières saisons s’est perdu dans le cheminement sans fin d’idées brumeuses émanant du cerveau impénétrable de David Lynch, à l’image de la route sombre et sinueuse traversant la forêt de Twin Peaks.

Ce long voyage lynchien est désormais arrivé à son terme et a malheureusement subi des ratés en cours de route. Une construction plus filmique que sérielle a entaché cette nouvelle saison de Twin Peaks, en nous laissant parfois sur le bord de la route. Heureusement pour nous, certains épisodes sont venus nous repêcher jusqu’à ce que Dale Cooper annonce enfin fièrement qu'”il est le FBI”, ce qui nous a rendus fous de joie. On est enfin retournés à Twin Peaks, mais peut-être un peu tard.

Une grande influence ciné

© Showtime

Étonnamment, la couleur était annoncée peu de temps avant le retour de Twin Peaks. Cette fournée d’épisodes s’intitule Twin Peaks: The Return et n’est pas tant que ça vendue comme une troisième saison. Considéré comme une œuvre à part entière, ce revival a mis du temps à renouer avec ce qui a fait le succès des premières saisons. L’erreur de David Lynch a été de le construire comme un très long film, comme il l’a confié à Variety, en mai dernier :

“C’est une mauvaise période pour les longs-métrages en ce moment, à mon avis, parce que ceux qui sortent au cinéma sont des blockbusters. Il semble que ce genre de films remplit bien les salles, mais le cinéma d’art et d’essai disparaît. […] J’ai fait [Twin Peaks] pour qu’il soit diffusé sur grand écran. Ce sera sur un écran plus petit, mais c’est fait pour être diffusé sur grand écran.

Vous voulez que votre long-métrage soit diffusé sur grand écran avec un son puissant, et utiliser la meilleure technologie possible pour créer votre univers. C’est vraiment dur après tout ce travail de ne pas voir son œuvre au cinéma. Donc je dirais que la télévision câblée est le nouveau cinéma d’art et d’essai, et c’est bien que cela existe.”

Vouloir se distinguer des blockbusters est une bonne chose, mais ce n’est pas pour rien que le cinéma et les séries télévisées sont si différents. Même s’il voit la télévision comme un espace d’expression créatif, David Lynch a construit Twin Peaks: The Return comme un long-métrage en oubliant les normes de la télévision. Et si le cinéaste a cassé tous les codes sériels de l’époque avec les premières saisons de Twin Peaks, ce revival n’aura certainement pas la même portée. Car le Twin Peaks des années 1990 doit son succès à cette originalité mais aussi, et surtout, à cette intrigue feuilletonnante et décalée sur la base d’un whodunnit, un genre complètement vu et revu à cette époque. En partant de ce postulat, on se rend compte avec le recul que les premières saisons de Twin Peaks sont surtout arrivées au bon moment sur notre petit écran.

© Showtime

La prétention cinématographique de David Lynch se remarque dès le season premiere. Et ce n’est peut-être pas pour rien si ces deux premiers épisodes ont été présentés au Festival de Cannes, haut lieu du cinéma international. D’ailleurs, le Festival, sous couvert d’ouvrir ses portes conservatrices aux séries, a bien entendu choisi deux shows créés par des cinéastes de renom, David Lynch pour Twin Peaks et Jane Campion pour Top of the Lake. Cette sélection et la polémique autour des films Netflix sont révélatrices des visions passéistes de la majorité des grands dirigeants du milieu élitiste du cinéma, dénigrant encore et toujours les séries.

Pourtant à l’opposé de cette pensée réactionnaire, de par son travail moderne et abstrait, David Lynch offre un season premiere d’une durée de deux heures et nous met une claque visuelle brutale. Après cette déroute énigmatique, on comprend que le “retour” à Twin Peaks sera long et laborieux. Le charme décalé et poussif du soap opera de Twin Peaks s’en est allé et David Lynch semble s’être plus inspiré de son œuvre filmique Fire Walk With Me dans l’écriture de ce revival. Long de 18 épisodes, Twin Peaks: The Return pâtit des beaux défauts de la première version : le jeu over the top des acteurs, les longs plans fixes et les lenteurs scénaristiques. Autant le dire clairement, on s’est un peu emmerdés à certains moments.

Publicité (en savoir plus)

Le cinéaste s’est fait plaisir, aussi bien du côté de la bande-son, éclectique et mystérieuse, qu’au niveau de l’intrigue et du choix des acteurs. Artiste complet, touchant à tous les arts, David Lynch s’est perdu dans sa création en déconstruisant le format sériel. Peut-être doit-on y voir la frustration du cinéaste de ne pouvoir proposer des œuvres abstraites dans le milieu gangrené du septième art. Ce retour de Twin Peaks était probablement pour lui un moyen d’exprimer sa créativité et de laisser libre cours à son imagination. Mais cela s’est fait au détriment de l’intrigue et du format.

Même si on sait qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre dans les œuvres de David Lynch, en témoigne sa filmographie, il n’empêche qu’il nous a complètement largués dans Twin Peaks: The Return. Le cinéaste a introduit beaucoup trop de nouveaux personnages – certes interprétés par un casting cinq étoiles – au détriment des anciens que nous ne voyons que par intermittence. En s’éloignant du microcosme mystique qu’est la ville de Twin Peaks et en ajoutant trop d’endroits extérieurs à la carte, il était inévitable que la saison mette du temps à reconnecter toutes les intrigues secondaires. Même traitement pour les personnages secondaires qui ne sont pas ou peu explorés, et disparaissent aussi vite qu’ils ont été introduits. Heureusement que les créations maléfiques et oniriques, comme le fermier et son “Got a light ?”, sont satisfaisants de malaise et d’ambiguïté.

© Showtime

Pourtant écrit avec Mark Frost, Twin Peaks: The Return est bien trop empreinte de la patte de David Lynch. C’est d’ailleurs précisément le manque de cette influence qu’on reprochait à la deuxième saison, un peu décevante, de la série. Malheureusement pour nous, l’équilibre parfait entre Frost et Lynch n’a pas été trouvé dans cette troisième saison. On regrettera l’abondance de plans fixes, de scènes trop lentes et de dialogues parfois sans intérêts au détriment d’une meilleure exploration de la psychologie des personnages, comme dans la saison inaugurale.

La plupart des personnages féminins sont traités comme des potiches et même la pétillante Audrey Horne passe pour une femme au foyer hystérique. Le trio de pin-up blondes est quant à lui réduit au statut de boniches sans cervelles. On se serait bien passé de ce genre de clichés. Heureusement que Janey-E et Diane, dotées d’une storyline plus approfondie, prennent les choses en main en posant un regard lucide sur les événements loufoques de ce revival. Par ailleurs, même si on aurait aimé un affrontement explosif entre Dale et son sosie, on est ravis que ce soit Lucy qui ait porté le coup fatal au corps d’Evil Coop. Et le retour de l’infâme Bob a donné des frissons à ceux qui étaient encore traumatisés par ce monstre surgissant du monde des rêves.

Après 25 ans d’attente et une filmographie de génie, il semblerait que David Lynch soit resté dans les années 1990, voire avant, période la plus prolifique du cinéaste. L’influence de sa filmographie dans Twin Peaks: The Return est indéniable. Les ambiances obscures, les femmes fatales, les chemins de perdition, les enquêtes et l’univers onirique de Lost Highway, Blue Velvet et Mulholland Drive sont toujours aussi présents dans ce revival. Même le Bras voit sa création découler de l’univers oppressant d’Eraserhead et on aurait pu attendre davantage de renouvellement de la part de Lynch. Et pourtant, cette œuvre sérielle filmique qu’est Twin Peaks: The Return est aussi un beau cadeau pour les fans de la première heure qui ont pu revoir les personnages emblématiques de la série et le travail de Lynch après tant d’années d’absence.

© Showtime

Malgré les nombreux défauts que comporte Twin Peaks: The Return, ce revival nous aura offert quelques beaux moments, grâce à Dougie Jones, la femme à la bûche, David Lynch himself et bien sûr l’inoubliable Laura Palmer. Mention spéciale au huitième épisode, aussi expérimental que psychédélique, déclencheur d’un big bang monstrueux qui déverse le mal dans notre pauvre monde. Surtout, David Lynch réussit toujours à jongler entre les moments dramatiques et les scènes plus humoristiques, un savant mélange qui apparaît ici comme un maigre reste de l’essence de la série.

En somme, ce revival de Twin Peaks n’était pas vraiment un retour mais plutôt un détour. David Lynch nous fait comprendre que Twin Peaks n’est pas une seule et longue route qu’on emprunte dans la nuit noire mais que plusieurs chemins, et donc plusieurs possibilités, s’offrent à nous. En témoigne le season finale, de deux heures lui aussi (décidément), où on nous explique qu’il n’y a pas d’espace-temps précis et que la frontière entre le passé et le présent est très mince. Il y donne l’illusion que la boucle est bouclée avec les images de Fire Walk With Me et la fausse résolution de la relation entre Laura Palmer et Dale Cooper.

Or, on comprend que la vie oscille entre rêve et réalité (thème cher à Lynch), et n’est pas une ligne droite, ni même une boucle, mais bien un sac de nœuds complexe. Tant d’interrogations subsistent encore après Twin Peaks: The Return, (même si on n’en attendait pas moins de Lynch), et c’est de ce questionnement perpétuel qu’elle tient sa force. La patte cinématographique de Lynch a peut-être trop pris le dessus dans cette troisième saison, qui s’apparente davantage à une bulle filmique émanant de l’œuvre principale. Cependant, elle nous pousse dans nos derniers retranchements grâce à un storytelling à contre-courant de ce que nous propose la Peak TV en ce moment, confirmant l’importance et l’influence de Twin Peaks et de son univers sans égal dans un monde sériel de plus en plus riche, grâce à elle.

Source

Retrouvez les articles de Dromabuzz sur notre page Facebook.

Envie de réagir?

Lol ! Lol !
0
Lol !
J'adore J'adore
0
J'adore
Wouah Wouah
0
Wouah
Triste Triste
0
Triste
WTF WTF
0
WTF
Enervé Enervé
0
Enervé

Comments 0

Pourquoi le revival de Twin Peaks n’est pas vraiment une série

Connexion

Vous n'avez pas de compte?
Inscription

Réinitialiser le mot de passe

Revenir à
Connexion

Inscription

Revenir à
Connexion
Choisis un format
Test de personnalité
Sondage
Histoire
Top
Meme
Video
Audio
Image